2/ Jour d'infiltration
Ce matin, le chef nous a fait une bonne surprise : une moitié de l'effectif fera le tour de garde normal, une autre moitié sera d'astreinte et la dernière moitié ira infiltrer une manif.
Ouais, je sais ce que vous pensez : y'a que deux moitiés dans un tout mais si on divise les quatre huitièmes par trois quarts ça fait trois moitiés de six dixièmes... C'est le chef qui l'a dit. Et puis n'oubliez pas qu'on est chez Raimu, à Marseille, le pays où le Picon Curaçao citron est le seul au monde à contenir quatre tiers.
- Garde à vousss ! Repos ! Hé, Nez-de-bœuf, repos ça veut pas dire qu'on peut dormir !
- Mais je dors pas chef, j'ouvre l'œil, mais selon le formulaire de l'agent en veille, j'en ouvre qu'un et c'est le bon.
Nez-de-Bœuf c'est un natif du Cantal qu'on appelle comme ça parce qu'il dit toujours "Mheuuuu non" pour dire qu'il est pas d'accord.
L'an dernier, on a failli le perdre à cause de l'aspirine : un soir, il rentre chez lui un peu fatigué et sa bergère l'envoie au lit avec deux aspirines pour évacuer les saloperies qu'on trimbale dans l'organisme.
C'est après qu'il a fait un gros malaise nécessitant l'intervention du SAMU.
Un peu fébrile, l'urgentiste a demandé à sa daronne ce qui s'était passé et l'autre, elle a tout raconté:
- Je l'ai mis au lit avec deux cachets d'aspirine et au bout d'une heure il s'est mis à transpirer et…
- Ca va, madame, je sais ce qu'il a eu…
- Ha bon ? et quoi donc ?
- Le manque d'habitude : vous avez fait transpirer un fonctionnaire et ça, ça ne leur arrive jamais… ça peut être mortel !
Le chef inspecte la brigade au garde à vous pour rectifier les faux plis éventuels car il n'aime pas le laisser aller et venir. Il remet les cravates d'aplomb dans l'aile, il arrange les épaulettes en chatonnant "Allez Paulette" et en profite pour toucher les fesses de Craquette, le seul agent féminin. Bien sûr, l'autre elle fait semblant d'être offusquée mais se cambre un peu pour faire admirer sa rebombance poitrinaire. Alors le chef prend son air autoritaire qui lui fait diminuer encore plus le front qui est déjà très bas.
- Agent Bridelle (c'est le nom de Craquette) je vous veux dans mon bureau après le rapport pour un briefing personnel.
L'intéressée rosit et quelques agents apparemment dans le secret font un "O" avec la bouche.
Je ne sais toujours pas ce que ça signifie mais Craquette doit le savoir car elle devient carrément pivoine.
- En attendant, ceusses qui vont en infiltration sont priés de préparer un panneau où qu'ils écriront "Je suis Charlie" car demain ils accompagneront le grand défilé pour la liberté d'expression et je veux qu'en civil ils se fondent dans la masse. Préparez-vous et faites moi des affiches convaincantes !
Après s'être enfermé dans son bureau avec Craquette pour la "briefer en particulier" notre bien aimé chef est de meilleure humeur… presque badine.
En voyant la tronche à Craquette, Pieds-Paquets, un marseillais pur port, susurre entre ses dents :
- Sacré nom d'une pipe…
Le chef fait semblant de pas trop avoir entendu :
- Faites-moi donc voir vos panneaux ?
Il contemple le travail et se met à tiquer devant l'affiche de Boulu :
- Qu'est-ce que c'est que ce merdier Boulu ! Pourquoi avez-vous marqué "J'essuie Charlie" ?
- Ben… j'ai droit à la liberté d'expression, moi aussi, non ? Et pis c'est vrai que mon petit Charlie, il fait souvent son caca la nuit et c'est moi qui…
- Mais qui c'est qui m'a filé un con pareil ?
- Ben… vous chef, puisque c'est vous qui m'avez recruté…
- Ahhhhhhhh J'vais m'le faire, l'asticot !
- Et vous Mataglioli, ça veut dire quoi "Je suis pas flic"?
- Hé bé, chef, c'est pour mieux passer inaperçu, personne ne se méfiera …
- Wwwooooooooaaaaah retenez moi, je vais les scalper !