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Ils sont fous tout ce monde là (2)

Ils sont fous tout ce monde là (2)

 

 

 

Le grand jeu

 

La petite fille naquit la première en ouvrant le passage pour faciliter à son frère le voyage utérin. Les jumeaux étaient les premiers d’une nouvelle lignée d’espèce humaine, portant un gène sauteur en gène sans gêne, transmis par un extra-Boulderien, mais actif seulement sur la fillette.

Les bébés séjournèrent chez des parents d’accueil, chez l’un et chez l’autre, de saison en saison et de train en train. Ils étaient adorables. À leur adolescence, ils avaient connu l’éducation de centaines de parents adoptifs, tout en faisant le tour de la planète. Malgré la mutation du gène sauteur en sans gêne, physiquement les enfants se développaient comme les autres enfants. La petite Lilith était pourvue d’un fort caractère, d’une résistance à toute épreuve et d’un esprit créateur. Elle avait des aptitudes innées dans les relations publiques. Noax était doué d’une grande intelligence manuelle et d’une force physique exceptionnelle, les sciences étaient son point fort. Elle n’était pas patiente, il l’était. Elle était gourmande, il était gourmet. Ce que l’un n’était pas, l’autre l’avait. On disait d’eux qu’ils ne se ressemblaient pas, mais qu’ils se complétaient.

C’est à l’âge de 15 ans que Lilith entendit des voix pour la première fois. Elle demanda  qui était dans sa chambre, mais elle ne voyait que deux bouches aux lèvres bien dessinées peintes en rouge, parler d’elle, entr’elles. Les bouches s’installèrent sans gêne, comme si elles étaient au Palais du Commerce et prenaient leurs aises, l’une assise sur le bras d’un fauteuil et l’autre au pied de son lit. Elles disaient que Lilith et Noax avaient une mission à accomplir sur Boulderien, que Lilith était née pour être servie et que son frère Noax était né pour la servir. Elles parlaient de pouvoir, d’argent, de religion et de sexe. Lilith leur demanda de s’identifier, mais elles ne répondirent pas. Toutefois, elle nota les adresses de sites Interboule qu’elles dévoilaient et fit des recherches en attendant que Noax revienne de son voyage spécial dans un court espace-temps. Les voix revenaient tous les jours et disaient toujours que sans Lilith, Boulderien ne serait rien. 

 

Quand Noax revint, elle lui parla de ces bouches fantômes venant d’un palais qu’elle ne connaissait pas et dont les voix  ne voulaient pas se taire. Le soir même, quand elles entrèrent, Noax fit remarquer à sa sœur que les voix ne pouvaient pas les entendre, car elles n’avaient pas d’oreilles. Elles ne pouvaient pas les voir non plus, puisqu’elles n’avaient pas d’yeux. Mais elles avaient des dents. D’ailleurs, Lilith raconta à son frère qu’un soir, les voix eurent une prise de bec sur un sujet délicat et finirent par se mordre à belles dents.

 

Ils consultèrent Interboule qui leur fit découvrir la puissance que procurait l’argent sur d’autres mondes et les bienfaits qu’ils offriraient aux Boulderiens, si seulement ils changeaient le monde.

 

Noax réfléchit à la situation et lui parla de l’orfau, une plante méprisée par les Boulderiens pour son apparence hideuse et pour son inutilité. Elle avait l’aspect d’un vilain bobo infecté par un venin toxique, mais elle était en réalité une richesse inestimable. Malgré sa laideur, cette plante était malléable, élastique, souple et résistante aux manipulations. Noax amena sa sœur à l’orée des bois et lui montra tout cet orfau répandu dans la forêt. Il se pencha pour arracher une racine enfouie à demi dans le sol, cachée par des feuillages et la nettoya avec douceur de ses impuretés à l’aide de ses doigts musclés. Il lui démontra qu’il pouvait transformer cette espèce végétale en pièces d’or de circonférences différentes en les saupoudrant de poudre d’or ou en billets de papier en ajoutant du polymère pour éviter de les froisser. Le plus beau de tout, c’est que l’orfau se reproduisait aussitôt qu’il l’arrachait, comme des mauvaises herbes. Il l’opération en indiquant sur chacun d’eux la valeur désirée. Cela ressemblait à l’argent des Terriens. 

 

L’idée vint à Lilith d’organiser un grand jeu de société d’envergure planétaire. Un jeu où les joueurs feraient appel à leurs valeurs, à leur bon sens, à leur jugement et seraient placés face au hasard. Le but du jeu était d’amasser le plus d’orfau possible. Les règles étaient simples. Le défi était de faire fructifier la mise qu’ils recevraient par la poste, en économisant ou en le dépensant. Dorénavant, ils devaient payer tout ce qu’ils recevaient en biens et services des uns et des autres. Ils la crurent folle. Mais elle était sympathique et charismatique et de plus elle était connue à cause de son gène sans-gêne hérité de son père.

 

Noax se mit au travail. Il fabriqua des tonnes d’orfau et les remisa dans une grange qu’il avait construite et qui devint la première Banque d’Orfau de Boulderien (la BOB). Lilith de son côté enclencha une campagne de publicité intense aux postes de télévision et de radio nationaux, Télé Boule et Télé-Boom-Boum. Conseillée par les voix, elle vantait les mérites de son grand jeu éducatif en faisait des lavages de cerveau dans des publicités entre des bouts de romans-savons et des jeux interdits. Séduite par son charisme, la population accepta de jouer les pions. Les citoyens en âge de voter reçurent par la poste des montants égaux d’orfau.

 

Vendre des biens et services pour recevoir de l’orfau n’était pas une chose simple à faire, car ils étaient habitués à se rendre service, mais les Boulderiens trouvaient le jeu passionnant. Des enflammés se réunissaient une fois par espace-temps pour discuter avec Lilith et Noax. Suite à ces rencontres, Lilith majorait des prix, définissait des marges, ajoutait et retirait des pions, créait des obstacles, des malchances, des chances, cherchait des problèmes à des situations saines et créait des maux sociaux. Noax n’était plus d’accord. Elle poussait le jeu trop loin. Quelques malheureux se retrouvèrent dans la rue, dépendant de la générosité de la population pour manger, se vêtir et avoir un abri les jours de temps bête. Le temps était devenu payant.

 

Les voix firent des éloges à Son Altesse sur son habileté à manier le public et lui gonflaient le torse. Lilith elle-même se laissa prendre à son propre jeu. Elle y croyait. Le jeu lui-même créa ses propres besoins. Elle chercha des experts en marketing pour répondre à des questions sur tout à partir de rien. L’invention d’un produit, la publicité, la mise en tablette, la vente et finalement, le service après-vente. Il y avait des guerres de prix, on inventa les prix coco, les deux pour un, les rabais, les soldes, les ventes de feu, les ventes finales. La compétition devint normale et nécessaire. Les économes en profitaient pour acheter à bas prix et revendaient à prix élevé pour faire des profits. Les économiseux ramassaient les bouts de savon pour en mouler de nouveaux. Et puis, les économistes expertisaient et faisaient des recommandations, mais ils étaient peu souvent du même avis.  

 

Les jeunes professionnels demandaient plus d’orfau pour les services rendus, sous prétexte qu’ils consacraient plus d’années à étudier que ceux qui faisaient carrière dans un métier qui demandait moins d’instruction. Les plus vieux voulaient un supplément pour leur expérience. Les Boulderiens se comportaient comme des voisins gonflables qui veulent toujours un plus gros ballon que celui des voisins. Jamais ils ne s’étaient volés entre eux, mais là, ils disaient se faire voler par d’autres. Ils n’avaient plus le temps de se parler car ils devaient gagner leur vie en travaillant à la sueur de leur front. Les relations sexuelles se firent plus rares et des amitiés se perdirent. La démographie fit un bond en arrière. Des classes sociales se démarquaient et on ne parlait plus à n’importe qui, car ils n’étaient plus égaux comme avant, et ils le sentaient dans le regard des autres. Ils s’engueulaient pour défendre des idées contraires, pour tout et pour rien. Ils tramaient des complots avec des mots qui donnaient froid au dos. Les pièces d’orfau perçaient les poches et les nouveaux pauvres réalisèrent qu’ils se faisaient damner le pion. Les gens y pensaient deux fois avant de magasiner quelque chose car ils savaient que l’orfau ne poussait pas dans les arbres.

 

Dorénavant rien ne pouvait plus être facile.

 

Di       

 

À suivre …

 

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M
Le fléau ! L'orfau , boîte de Pandore chez les Boulederiens. Ça ressemble drôlement au bordel sur cette Terre. Superbe conte. Bravo Di. 
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L
Oooh non ! La catastrophe a bien eu lieu, pas une bonne volonté assez forte pour l'empêcher ! Pauvre Boulderien, enfin pauvres habitants de Boulderien gagnés par le fléau de l'orfau et sa supercherie. L'or faux, il n'en a jamais tant circulé sur la planète Terre dans son actuelle réalité ... Superbe autant qu'épouvantable fable, Di, bizzz.
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L
Ah mais, voici une suite à "Boulderien" ! Je lis et je reviens.
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