Découverte de la planète
Adénaïde planait dans son espace, quand elle aperçut une petite planète qu’elle n’avait jamais remarquée dans son éternité. Elle évalua la circonférence et estima qu’elle était trois fois plus petite que celle de la planète Terre. Les mondes de l’espace habités qu’elle avait visités s’étaient presque tous révélés immondes. Là où l’homme était maître, les habitants tuaient Mère nature et la guerre était une activité routinière. Elle devait bien servir à quelque chose, ou à quelqu’un, cette petite boule de rien. Adénaïde se téléporta sur la boule qu’elle appela Boulderien, en l’honneur de rien, et y resta l’espace-temps nécessaire pour voir comment évoluaient les habitants et leur façon de gérer la vie. Pour elle ce temps n’était rien puisqu’elle était immortelle.
Elle chercha des armes, des bombes, des explosifs, mais ne trouva rien pour faire du mal. Pas de cris, pas de sang, pas de violence. La seule chose qui éclatait était la nature peinte de mille et une couleurs et les rires d’enfants venant de toutes les directions de la planète. Donc, pas d’enfants nés pour mourir par la main des hommes. Pas de larmes intarissables versées à cause d’un chagrin sans fond. Pas d’aveux déchirants arrachés par un bourreau sans cœur. Malgré ces preuves tangibles d’absence de barbarie, elle avait peine à croire que cette « boulette » tournait aussi rondement qu’un carrousel à la foire.
En tournant autour de la boule, Adénaïde découvrit que l’argent n’existait pas sur Boulderien. Ce qui pouvait laisser croire que le troc était répandu, mais non, même pas. Les habitants n’avaient rien à eux, mais ils se donnaient tout. Sans condition, sans manipulation, sans fraude ? Son esprit était-il encore sain ou avait-il la berlue ? Ils n’avaient rien parce que « tout » était à tout le monde. Donc, ils n’avaient rien mais ils étaient riches, puisqu’ils se donnaient tout. « Si tout le monde est riche, alors personne n’est pauvre ! » réfléchit Adénaïde. Mais, songea t-elle, à l’inverse, « si tous sont riches, personne ne l’est vraiment car la logique veut que la richesse soit une notion relative, mais non absolue, tout comme la pauvreté. » Donc, tout le monde était riche et tout le monde était pauvre. Il n’y avait pas de grippe-sous, de pleure-misère qui souffrent de ce vice avarié qu’est l’avarice.
Les Boulderiens savaient qu’ils avaient besoin les uns des autres pour vivre en paix. Les garçons naissaient programmés pour être féministes, ce qui évitait des conflits à gérer entre les sexes et des humiliations à subir par les uns et les unes. Ils avaient les mêmes droits et les mêmes privilèges, mais ils n’avaient pas tous les mêmes intérêts et les mêmes habiletés et aptitudes. Qu’il soit emballeur, masseur ou docteur, aucun des Boulderien n’était supérieur ni moins honorable qu’un autre. Les plus doués étudiaient parfois jusqu’à la retraite ou se recyclaient constamment pour rester compétents dans chacun leur talent et pour devenir des savants. Des moins studieux préféraient étudier moins longtemps pour faire un métier qu’ils aimaient ou apprenaient sur le tas pour aider les autres plus rapidement. Personne ne les jugeait. C’était leur choix. Il n’y aurait pas eu de déshonneur à quêter des miettes, pas plus que d’honneur à manger dans les plus belles assiettes de la planète. Mais nul ne quêtait puisque nul n’était pauvre.
Des stylistes créaient des vêtements superbes, les couturiers les confectionnaient et les ajustaient. Des conseillers-vendeurs-pas-menteurs les aidaient à trouver leur style et à opter pour des couleurs qui les avantageaient, selon les proportions de leur corps, de leur teint et de la couleur de leurs cheveux. Ils accessoirisaient le tout avec des chapeaux, des bijoux, des sacs à main, leur seyant en toutes circonstances. Toutes les dames n’étaient pas si coquettes, mais elles ne voulaient pas avoir l’air craquettes. Ils échangeaient des repas avec des voisins qui restaient plus loin, mais cela permettait aux gourmets et aux gourmands de goûter à la cuisine gastronomique de chefs mieux habilités pour exercer cet art. Que ce soit dans un domaine ou dans un autre, ils s’entraidaient. Cela avait pour effet de développer l’empathie qui manque sur d’autres planètes, car ils savaient comment se mettre à la place des autres.
Dans les pays de Boulderien, les femmes étaient fécondes seulement le 100 du mois de septembre et les enfants naissaient le 100 du mois de juin suivant. Il va sans dire que l’éducation des enfants était une priorité. Pour avoir le droit de créer, les parents potentiels se trouvaient un partenaire un ou deux ans à l’avance. Après la validation de leur inscription, ils recevaient des cours sur la parentalité et ses liens, par des mères émérites. Avant la création de l’enfant, ils passaient une batterie de tests afin de prouver à la société leur capacité à être de bons parents. Les futurs parents étaient invités à transmettre des valeurs familiales dignes de leurs ancêtres. Des partenaires mal préparés ou mal assortis devaient refaire leurs classes ou trouver un partenaire plus approprié. Donc, pas de familles dysfonctionnelles, pas de mauvais traitements, pas de criminalité en vue, et pas de corps de police.
La sexualité était un loisir qui n’avait rien à voir avec le devoir conjugal. En présence de partenaires sexuels éventuels, des phéromones invisibles, dérivées d’hormones mâles et femelles, captées par le sens olfactif avaient un impact indéniable en agissant sur eux comme la force magnétique d’un aimant pris entre deux amants. Ces hormones servaient de messagères leur indiquant s’ils étaient compatibles entr’eux. Mais étrangement, l’amour avec un « A » majuscule n’existait pas lors de leurs ébats. Cependant ils se respectaient et s’aimaient tous avec un « a » minuscule. Cela permettait de baiser avec qui ils voulaient, sans éprouver de jalousie tricotée par des maux d’amour dont les amoureux souffrent dans les histoires avec un grand « A ». Donc, pas d’éclats de passion, de dépressions, de suicides, de meurtres, pour des peines d’amour qui durent un jour ou toujours.
Des glandes cérébrales libéraient de l’endorphine dans leur système, dont l’effet procurait un plaisir croissant pendant les vingt dernières années de leur vie, jusqu’à l’âge de 120 ans, sauf exceptions. Par l’action lente de son action, plus les années passaient et plus la mort était désirée. Le jour venu, ils sautaient dans la mort les yeux fermés, où les attendait une explosion orgasmique de toute puissance. Personne ne souhaitait leur départ d’autant plus qu’ils n’avaient pas d’héritage à laisser. Après deux ou trois mois, ils renaissaient en arbre à bisou, en fleur de velours, en caresse de peluche, en boules de rien colorées de couleurs vives. Donc, pas de chicanes déchirantes pour les familles, pas de poursuites légales, pas de profiteur.
Encore aujourd’hui, après des milliers d’années, une légende raconte que des témoins oculaires avaient vu une Boulderienne disparue depuis un an de temps revenir sur sa planète natale au volant d’un OVNI, enceinte jusqu’aux yeux, accompagnée d’un extra-Boulderien qui leur semblait être le père. La mère accoucha dans la douleur après deux semaines de travaux forcés, d’une fille et d’un garçon. Ils s’assurèrent que les bébés reçoivent le premier lait et repartirent vers l’objet voilant l’identité du père. Ce jour-là, les témoins virent passer dans l’espace l’ombre d’un signe étrange annonçant une ère nouvelle.
Bref, Boulderien était une planète pacifique où les habitants vivaient parfaitement en harmonie. Il n’y avait pas de dictature, pas de gourous, pas de gouvernement. Et pas de Dieu.
À cause de la mutation d’un gène sauteur en gène sans-gêne, tout changea, lentement au début … mais … tout déboula si vite après.
À suivre …
Di