
Alors celle là, elle a retourné toute la brigade et surtout Craquette qui ne s'en doutait pas depuis le temps qu'ils faisaient équipe ensemble. Le Mauve est amoureux d'elle ! Moi, je vous lâche l'info comme on me l'a lâchée.
Personne ne se doutait de cet amour caché surtout que les yeux du Mauve amoureux ressemblent beaucoup aux yeux du Mauve bourré…
Allez faire la différence entre le soliloque bégayant d'un gosier noyé de chagrin ou noyé de gros vin.
Et puis ce matin, le chef nous a réunis en cession extraordinaire:
- Madame et messieurs, ce qu'est-ce que je vais vous dire ne devra pas s'échapper de cette pièce…
- Faut-lui mettre les pinces, propose Dugommier qui a encore tout compris…
- Ta gueule, enclume ! lâche Nez-de-Bœuf qui sent qu'on entre dans le pathos.
- Notre brigade, que dis-je, notre ruche bourdonnante de travail pour le peuple désorienté par cette vie trépidante que la société actuelle nous oblige à assumer doit… doit quoi ? Au fait que voulais-je dire ?
- Nous on sait pas chef, mais si vous voulez qu'on vous aide, mettez nous sur la voie, propose un mange merde anonyme.
- Je disais que la vie trépidante nous faisait trépider…
- Ca c'est envoyé ! continue l'anonyme lèche cul.
- Enfin bref, notre brigade, que dis-je, notre nid d'amitié est en train d'accoucher d'une histoire qui se pourrait qu'il y ait une accouchée sans histoire dans quelques temps.
- Pouvez pas être plus clair, chef ?
- Toutefois, et après avoir longuement pesé le pour et le contre
- C'est le quel le plus lourd, chef ?
- Hé, Dugommier, tu écrases ou tu vas te faire dégommer ?
- Après donc avoir tout pesé le pour, que dis-je, tout pesé le contre, et malgré l'intimité due à ce genre d'action qui, je le rappelle, est extra professionnelle, du moins j'ose l'espérer car sinon…
- Zzzz… Zzzz
- Hé chef, y'en a qui pioncent, délète l'anonymus
- GGAAAAAARRRRRRDDD D'A VOUS ! Nom de Dieu !
Hou… l'est pas content, le chef. Du coup les dormeurs font semblant de s'intéresser à leurs ongles, ou de remonter leur pantalon ou plein de choses qu'on fait quand on a rien d'autre à faire.
- Voilà ce que j'ai trouvé dans la poubelle : c'est une déclaration enflammée et je suis embêté, que dis-je, je suis contrarié car je vous rappelle que nous n'avons pas d'extincteurs vu ils sont en révision.
Ce faisant, joignant le geste à la parole, notre chef déplie un papier froissé et se met à lire péniblement après s'être raclé la gorge pendant trois minutes vingt secondes :
"Je craque pour toi Craquette.
Dés le matin que tu arrives,
Que j'hume l'odeur de ton "sent bon",
Quand le soleil mange le givre
Qui luit encor sur tes galons.
Je contemple tes gros nibards,
Fou, que je voudrais les saisir,
Mais chaque fois c'est El Clébard
Qui bave son mielleux sourire.
Que t'as pas senti mon plaisir
Qui me traverse l'uniforme
Et que t'as pas vu mon désir
Gonfler en une bosse informe.
Que si je serais compositeur
J't'écrirais un opéra flic
Mais je suis qu'un mauvais rimeur
Que je manie la pointe Bic.
Un jour prochain que j'oserai
T'aimer en beaux alexandrins
Mais las, je nage avec huit pieds
Et tu m'ignores, l'air hautain.
Je suis pleurant comme la pierre
Qui porte les regrets glorieux,
Dans la rangée du cimetière
Ou que j'enfouirai mes aveux.
Ton Mauve rouge d'amour."
Les sifflets sifflent, les cris hurlent, la ola fait haleter la brigade et le pauvre Mauve laisse ses yeux mouiller son uniforme repassé de l'avant avant-veille par sa vieille mère.
Le pathétique le frappe mais il évite le coup et envoie un sourire mauve fuchsia à sa Craquette préférée.
Puis le silence revient, pesant, lourd comme une feuille d'impôts locaux et les yeux de l'assemblée se tournent vers Craquette désorientée.
Elle réfléchit un court instant et prononce cette phrase à double sens interdit:
- Je sens que le doute m'habite.
Le soleil perce enfin les rideaux et la brigade du quartier "Vue-sur-la-merde" s'en va vaquer au papillonnage intensif du stationnement hélas interdit…