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Un gros égo se tracassait en pensant à sa mort future. Son souhait le plus cher était de se faire empailler et ensuite de se faire exposer dans le salon de sa jolie maison, située dans le chic quartier bo-bo (bohémien-bourgeois) du plateau Mont-Royal. Mais sa tête enflée ne passerait pas par une simple porte, réfléchit-il. Ou mieux encore, de sculpter son buste et de l’exposer aux Musées des Beaux-Arts des métropoles occidentales du monde entier ? Ne serait-ce pas mieux d’exposer son corps empaillé au centre du grand hall d’entrée de l’hôtel de ville de Montréal près du drapeau du Canada, qui lui a tant servi ? Étant donné sa notoriété, il est évident que le maire Coderre adoptera les mesures nécessaires pour qu’il ne soit jamais oublié. Certainement qu’il passera à la prospérité. Ce serait faire insulte au monde de la culture et des arts que de l’ignorer ici même dans sa ville, dans sa province, dans son pays, là où il a fait ses premiers pas. Le monde ne peut vivre sans lui. Il le sait. Ce serait normal de lui faire des funérailles nationales avant de le conduire à son dernier repos où son « lui-même » empaillé sera entouré d’un cadre doré.
Il ne pouvait croire qu’un jour il ne serait plus. Comment feront ses grands amis pour vivre sans lui ? Il ne pouvait imaginer leur peine. Se mettre à leur place lui était trop pénible, il ne pouvait supporter l’absence, même en pensées, de son icône sur sa planète. Comment eux, pourront-ils continuer leur vie sans lui ? Sa vie devint un enfer.
Il pleura toutes les larmes de son corps en se noyant dans l’alcool pour s’oublier, mais rien à faire, il n’y arrivait pas. Il pensait toujours à lui, juste à lui, comme s’il était le seul au monde qui pouvait lui procurer du bonheur. Un homme à sa hauteur ne se remplace pas, s’insistait-il pour se persuader d’avoir raison. Jamais il ne viendrait à bout de cette peine d’amour de lui-même. Pour tout réconfort, il n’avait que sa peau, ses os et son égo.
Quinze ans plus tard, quand il s’aperçut que sa femme était encore là dans sa maison et qu’elle repassait ses draps, il décida de lui faire régler son problème. Il lui dicta ce que les autorités devaient faire de son corps si un jour il lui arrivait de trépasser. Sa femme lui demanda d’apposer sa signature sur le brouillon où elle avait écrit ses dernières volontés pour le remettre à son notaire. Il signa de son nom au bas de la page, et satisfait, il se regarda dans son miroir et se sourit davantage en voyant son plancher à ses pieds. Cela le décida à reprendre son ancienne vie d’ange avec les yeux de ses démons intérieurs. Il n’y pensa plus, mais il aurait dû … Car le lendemain, il mourut d’une crise de culte de soi sévère qui le condamna à l’anonymat éternel.
Le notaire lut le contenu du brouillon écrit en propre par sa femme. Elle avait changé les volontés du défunt en faisant quelques petits changements, mais il avait signé sans même regarder les mots qu’elle avait écrits pour lui …
En premier, faire empailler sa tête enflée et le placer dans un cadre doré sans que son nom ne soit mentionné nulle part. En second, gérer sa fortune pour aider les nouveaux indigents qui survivront au régime d’austérité du premier ministre Couillard.
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